Le double d'Émilie Sagée

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Le double d'Émilie Sagée

Message par Passiflore le Ven 14 Avr - 18:11

Nous empruntons à l'ouvrage d'Aksakof, la traduction qu’il a faite de ce récit. Voici d'abord les renseignements indispensables relatifs à l'auteur qui a relaté ce cas :
Nous sommes redevable de ce fait à Robert Dale Owen qui le tenait de première main de la baronne Julie de Güldenstubbe et en a donné dans son Footfalls on the boundary of Another world, un court récit que Perty a mentionné mais plus tard, des renseignements plus détaillés, fournis par la baronne Güldenstubbe elle-même, ont été publiés dans le Light de 1883 ; comme le cas est extrêmement remarquable et, en somme, pas très connu, je le cite en entier.
En 1845 existait en Livonie (et existe encore), à environ 36 milles anglais de Riga et à une lieu et demie de la petite ville de Volmar, un institut pour jeunes filles nobles, désigné sous le nom de “pensionnat de Neuwelcke ”. Le directeur à cette époque était M. Buch.
Le nombre des pensionnaires, presque toutes de familles livoniennes nobles, s'élevait à 42, parmi elles se trouvait la seconde fille, du baron de Güldenstubbe, âgée de treize ans.
Au nombre des maîtresses il y avait une Française, Mlle Emilie Sagée, née à Dijon. Elle avait le type du Nord : c'était une blonde à très belle carnation avec des yeux bleu clair ; elle était élancée et de taille un peu au-dessus de la moyenne ; elle avait le caractère aimable, doux et gai, mais elle était un peu timide et d'un tempérament nerveux, un peu excitable. Sa santé était ordinairement bonne, et, pendant le temps (un an et demi) qu'elle passa à Neuwelcke, elle n'eut qu'une ou deux indispositions légères. Elle était intelligente et d'une parfaite éducation et les directeurs se montrèrent parfaitement satisfaits de son enseignement et de ses aptitudes pendant tout le temps de son séjour. Elle était alors âgée de trente-deux ans.
Peu de semaines après son entrée dans la maison, de singuliers bruits commencèrent à courir sur son compte parmi les élèves.
Quand l'une disait l'avoir vue dans telle partie de l'établissement, une autre assurait l'avoir rencontrée ailleurs au même moment, disant : “ Mais non, cela ne se peut, je viens de la croiser dans l'escalier ”, ou bien elle assurait l'avoir vue dans quelque corridor éloigné. On crut d'abord à une méprise ; mais, comme le fait ne cessait de se reproduire, les jeunes filles commencèrent par trouver la chose très bizarre et, enfin, en parlèrent aux autres maîtresses. Les professeurs mis au courant déclarèrent, par ignorance ou par parti pris, que tout cela n'avait pas le sens commun et qu'il ne fallait pas y attacher une importance quelconque.
Mais les choses ne tardèrent pas à se compliquer et prirent un caractère qui excluait toute possibilité de fantaisie ou d'erreur. Un jour qu'Emilie Sagée donnait une leçon à treize de ces jeunes filles, parmi lesquelles Mlle de Güldenstubbe, et que, pour faire mieux comprendre sa démonstration, elle écrivait le passage à expliquer au tableau noir, les élèves virent tout à coup, à leur grande frayeur, deux demoiselles Sagée, l'une à côté de l'autre. Elles se ressemblaient exactement et faisaient les mêmes gestes. Seulement la personne véritable avait un morceau de craie à la main et écrivait effectivement, tandis que son double n'en avait pas et se contentait d'imiter les mouvements qu'elle faisait pour écrire.
De là, grande sensation dans l'établissement, d'autant plus que toutes les jeunes filles, sans exception, avaient vu la seconde forme et étaient parfaitement d'accord dans la description qu'elles faisaient du phénomène.
Peu après, une des élèves, Mlle Antoinette de Wrangel obtint la permission de se rendre, avec quelques camarades, à une fête locale du voisinage. Elle était occupée à terminer sa toilette et Mlle Sagée, avec sa bonhomie et sa serviabilité habituelles, était venue l'aider et agrafait sa robe par derrière. La jeune fille, s'étant retournée par hasard, aperçut dans la glace deux Emilie Sagée qui s'occupaient d'elle. Elle fut tellement effrayée de cette apparition qu'elle s'évanouit.
Des mois se passèrent et des phénomènes semblables continuèrent à se produire. On voyait de temps à autre, au dîner, le double de l'institutrice, debout, derrière sa chaise, imitant ses mouvements, tandis qu'elle mangeait, mais sans couteau ni fourchette ni nourriture dans les mains. Élèves et domestiques servant à table en on témoigné également.
Cependant, il n'arrivait pas toujours que le double imitât aussitôt les mouvements de la personne véritable. Parfois, quand celle-ci se levait de sa chaise, on voyait son double y rester assis. Une fois, étant couchée à cause d'un grand rhume, la jeune fille dont il a été question, Mlle de Wrangel, qui lui lisait un livre pour la distraire, la vit tout à coup pâlir et se raidir, comme si elle allait se trouver mal : là-dessus, la jeune fille, effrayée, lui demanda si elle se sentait plus mal. Elle répondit que non, mais d'une voix très faible et mourante. Mlle de Wrangel, se retournant par hasard quelques instants après, aperçut très distinctement le double de la malade ce promenant de long en large, dans la chambre. Cette fois, la jeune fille eut assez d'empire sur elle-même pour garder son calme et ne pas faire la moindre observation à la malade, mais, peu après, elle descendit toute pâle et raconta ce dont elle venait d'être témoin.
Mais le cas le plus remarquable de cette activité, en apparence indépendante, des deux formes, est certainement le suivant :
Un jour toutes les élèves, au nombre de quarante-deux, étaient, réunies dans une même pièce et occupées à des travaux de broderie. C'était une grande salle au rez-de-chaussée du bâtiment principal, avec quatre grandes fenêtres, ou plutôt quatre portes vitrées qui s'ouvraient directement sur le palier et conduisaient dans un assez grand jardin attenant à l'établissement. Au milieu de la salle était une grande table devant laquelle s'assemblaient habituellement les différentes classes pour se livrer à des travaux d'aiguille ou d'autres semblables.
Ce jour-là les pensionnaires étaient toutes assises devant la table, et elles pouvaient très bien voir ce qui se passait dans le jardin ; tout en travaillant, elles voyaient Mlle Sagée, occupée à cueillir des fleurs, non loin de la maison ; c'était une de ses distractions de prédilection. A l'extrémité supérieure de la table se tenait une autre maîtresse, chargée de la surveillance et assise dans un fauteuil de maroquin vert. A un moment donné, cette dame s'absenta, et le fauteuil resta vide. Mais ce ne fut que pour peu de temps, car les jeunes filles y aperçurent tout à coup la forme de Mlle Sagée. Aussitôt, elles portèrent leurs regards dans le jardin et la virent toujours occupée à cueillir des fleurs ; seulement, ses mouvements étaient plus lents et plus lourds, pareils à ceux d'une personne accablée de sommeil ou épuisée de fatigue.
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Re: Le double d'Émilie Sagée

Message par Passiflore le Jeu 6 Juil - 18:23

Elles portèrent de nouveau leurs yeux vers le fauteuil, où le double étais assis, silencieux et immobile, mais avec une telle apparence de réalité que si elles n'avaient pas vu Mlle Sagée, et qu'elles n’eussent su qu'elle avait apparu dans le fauteuil sans être entrée dans la salle, elles auraient pu croire que c'était elle-même. Mais certaines qu'elles n'avaient pas affaire, à une personne véritable, et quelque peu habituées à ces étranges manifestations, deux des élèves les plus hardies s'approchèrent du fauteuil, et, touchant l'apparition, crurent y rencontrer une résistance comparable à celle qu'offrirait un léger tissu de mousseline ou de crêpe. L'une osa même passer au devant du fauteuil et traverser en réalité une partie de la forme. Malgré cela, celle-ci dura encore un peu de temps, puis s'évanouit graduellement. On observa aussitôt que Mlle Sagée avait repris la cueillette de ses fleurs avec sa vivacité habituelle. Les quarante-deux pensionnaires constatèrent le phénomène de la même manière.
Quelques-unes d'entre elles demandèrent ensuite à Mlle Sagée si, à cette occasion, elle avait éprouvé quelque chose de particulier ; elle répondit qu'elle se souvenait seulement d'avoir pensé à la vue du fauteuil vide : “ J'aimerais mieux que l'institutrice ne s'en fût pas allée ; sûrement, ces demoiselles vont perdre leur temps et commettre quelque espièglerie.”
Ces curieux phénomènes durèrent avec diverses variantes environ dix-huit mois, c'est-à-dire pendant tout le temps que Mlle Sagée conserva son emploi à Neuwelcke (durant une partie des années 1845-1846) ; il y eut cependant des intervalles de calme d'une ou plusieurs semaines. Ces manifestations avaient lieu principalement à des moments où elle était très préoccupée ou très appliquée à sa tâche. On remarqua qu'à mesure que le double devenait plus net et prenait plus de consistance, la personne elle-même devenait plus raide et s'affaiblissait et réciproquement, qu'à mesure que le double s'évanouissait, l'être corporel reprenait ses forces. Elle-même était inconsciente de ce qui se passait et n'en avait connaissance que d'après ce qu'on lui disait ; elle en était ordinairement instruite par le regard des personnes présentes ; jamais elle ne vit l'apparition de son double, pas plus qu'elle ne semblait s'apercevoir de la raideur et de l'inertie qui s'emparaient d'elle dès que son double était vu par d'autres personnes.
Remarquons en passant, car je reviendrai sur ce point, qu'il existe une relation entre l'activité vitale de la jeune fille et le fantôme ; quand les fonctions de la vie ordinaire diminuent chez elle d'intensité, le double devient plus visible, et se concrète davantage, comme si une partie de l'énergie de l'organisme servait à le matérialiser. Ici, nous sommes loin de toute action télépathique, car les élèves ne sont pas hallucinées par Mlle Sagée, puisque elle-même non seulement ignorait l'existence de son dédoublement au moment même où il était visible pour d'autres, mais qu'elle redoutait cette éventualité, et qu'elle s'y serait opposée si cela lui avait été possible, car ce fut, comme nous allons le voir, un véritable tourment pour elle et la cause de la perte successive de toutes ses places :
Pendant les dix-huit mois où la baronne Julie de Güldenstubbe eut l'occasion d'être témoin de ces phénomènes et d'entendre les autres en parler, jamais ne se présenta le cas de l'apparition du double à une grande distance, par exemple à plusieurs lieues de la personne corporelle ; quelquefois, cependant, le double apparaissait pendant ses promenades dans le voisinage, quand l'éloignement n'était pas trop grand. Le plus souvent, c'était dans l'intérieur de l'établissement. Tout le personnel de la maison l'avait vu. Le double paraissait être visible pour toutes les personnes sans distinction d'âge ni de sexe.
Ou peut aisément se figurer qu'un phénomène aussi extraordinaire ne pouvait se présenter avec cette insistance pendant plus d'un an, dans une institution de ce genre, sans lui causer de préjudice. Dès qu'il fut bien établi que l'apparition du double de Mlle Sagée, constatée d'abord dans la classe qu'elle dirigeait, puis dans toute l'école, n'était pas un simple fait d'imagination, la chose arriva aux oreilles des parents. Quelques-unes des plus craintives parmi les pensionnaires témoignaient d'une vive excitation et se répandaient en récriminations chaque fois que le hasard les rendait témoins d'une chose si étrange et si inexplicable. Naturellement les parents commencèrent à éprouver un scrupule de laisser leurs enfants plus longtemps sous une pareille influence, et beaucoup des élèves parties en vacances ne revinrent pas. Au bout de dix-huit mois, il ne restait plus que douze élèves sur quarante-deux. Quelque répugnance qu'ils en eussent, il fallut que les directeurs sacrifiassent Emilie Sagée.
En recevant son congé, la jeune personne, désespérée, s'écria en présence de Mlle Julie de Güldenstubbe : “Hélas ! déjà la dix-neuvième fois ; c'est dur, très dur à supporter !”
Lorsqu'on lui demanda ce qu'elle entendait par là, elle répondit que partout où elle avait passé, — et depuis le début de sa carrière d'institutrice à l'âge de seize ans, elle avait été dans dix-huit maisons avant de venir à Neuweclke, — les mêmes phénomènes s'étaient produits et avaient motivé son renvoi. Comme les directeurs des établissements étaient contents d'elle à tous les autres points de vue, ils lui donnaient chaque fois d'excellents certificats. En raison de ces circonstances, elle était obligée de chercher chaque fois une nouvelle place dans un endroit aussi éloigné que possible du précédent.
Après avoir quitté Neuwelcke, elle se retira pendant quelque temps non loin de là, auprès d'une belle-soeur qui avait plusieurs enfants tout jeunes. Mlle de Güldenstubbe alla lui faire visite là, et apprit que ces enfants, âgés de trois et quatre ans, connaissaient les particularités de son dédoublement ; ils avaient l'habitude de dire qu'ils voyaient deux tantes Emilie. Plus tard, elle se rendit dans l'intérieur de la Russie, et Mlle de Güldenstubbe n'en entendit plus parler.
Je tiens tous ces détails de Mlle de Güldenstubbe elle-même, et elle m'accorde volontiers l'autorisation de les publier avec l'indication de noms, de lieu et de date ; elle resta à l'institution de Neuwelcke pendant tout le temps que Mlle Sagée y enseigna ; personne n'aurait donc pu donner une relation aussi fidèle des faits avec tous leurs détails.

Rapporté par Gabriel Delanne dans Les apparitions matérialisées des vivants et des morts (1909-1911)
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