Le vieux Sammy n'aime pas les trains

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Le vieux Sammy n'aime pas les trains

Message par Passiflore le Sam 15 Avr - 11:32

Le 28 mai 1972, le vieux Sammy Clifford vint s’installer à Sierra Cruz. Non pas que ce minuscule village ait présenté le moindre intérêt touristique, mais le vieux Sammy y était venu, vingt ou trente ans plus tôt. Et tout le temps qu’il avait mis à vieillir, dans la cafétéria crasseuse de New York où il passait ses journées à servir des cafés et à réchauffer des pizzas molles comme du carton, il n’avait cessé d’embellir ce village, les maisons basses, l’église de type espagnol, et derrière, le désert poussiéreux qui menait au Mexique. Pendant toute sa vie, Sammy avait économisé pas mal d’argent, et le jour de sa retraite il eut à sa disposition un gentil pécule qui le mettait à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours. Il dit adieu à ses amis new-yorkais, embarqua dans un énorme autocar pullman rouge et traversa la presque totalité des Etats-Unis, les yeux brillants d’excitation, souriant aux enfants, aux femmes, aux vieillards, à tout le monde, même aux flics menaçants, aux Noirs, aux curés. L’autocar arriva à Sierra Cruz le 28 mai 1972, vers dix heures du matin. Le vieux Sammy fut le seul voyageur à descendre, ce qui n’était guère étonnant. Qui voudrait s’arrêter dans ce trou perdu ? Sammy Clifford, son gros sac de voyage à la main, traversa la rue principale. Il ne se doutait pas, le pauvre vieux, que la seule chose qui l’attendait ici, à Sierra Cruz, c’était la mort.
Après avoir visité toutes les maisons à vendre dans le village, le vieux Sammy fixa son choix, à la stupéfaction du marchand de biens qui lui servait de guide, sur une étrange construction, en vérité une gare. Sierra Cruz avait été longtemps desservie par les trains, mais, le trafic devenant chaque jour moins important, la ligne avait été fermée et la gare, désaffectée, mise en vente. En trois ans, il ne s’était pas présenté un seul acheteur pour cette bâtisse longue, basse, aux innombrables portes vitrées. Mais le vieux Sammy était têtu, il voulait sa gare, et il l’acheta. A vrai dire, cette ancienne gare, à l’écart du village, isolée au milieu du décor féérique du désert, ne manquait pas de charme. Repeinte, ravalée, aménagée, entourée d’un jardin, ombragée de quelques arbres, elle n’aurait pas été laide. Oui mais voilà. Le vieux Sammy n’aura pas le temps d’arranger sa petite maison. Moins d’une semaine après son installation, il s’était déjà fait une réputation à Sierra Cruz. Il était assez causant et ne cachait pas un penchant assez prononcé pour le bourbon et quelques autres boissons alcoolisées. Catalogué à tout jamais comme gentil ivrogne, Sammy avait rapidement rassemblé autour de lui la plupart des alcooliques impénitents du village. Toujours est-il que, lorsqu’on le vit ce matin-là arriver au village un peu plus tôt que d’habitude, nul ne s’étonna de lui voir la mine fatiguée, les traits tirés et les yeux cernés. Plus d’un pensa à cet instant : « Aujourd’hui, le vieux Sammy en tient une bonne… » Rien n’était plus faux. Le vieux Sammy n’était pas ivre. Il avait peur.
Il hésita longtemps avant de se diriger vers le poste de police. D’un pas nonchalant, il s’approcha de la petite maison de bois, poussa la porte qui s’ouvrit en grinçant et entra dans le bureau du shérif où il resta debout, triturant son chapeau avec ses grosses mains rouges. Anthony Marden, le shérif, était un homme jovial, aux gros sourcils noirs constamment agités de frémissements très surprenants. Il leva ses yeux par-dessus ses lunettes et aperçut Sammy.
- Tiens, voilà une bonne surprise. Le vieux Sammy est venu me rendre visite… Assieds-toi, mon gars.
Le shérif leva son imposante carcasse et poussa une chaise branlante vers son visiteur.
- C’est pas la grande forme, ce matin, hein ?
Le vieux Sammy restait muet.
- Ben, alors, parle, insista le shérif. Il aimait bien le vieux Sammy, c’était un type sans histoire, qui se tenait tranquille, qui aimait boire un bon coup de temps en temps, mais cela, pour le shérif, c’était presque une qualité. Sammy secoua la tête :
- Je ne sais pas comment dire…
- Parle, décidément, je ne t’ai jamais vu comme ça…
- Eh ben voilà, la nuit, je peux pas bien dormir, à cause du bruit.
Le shérif écarquilla les yeux :
- Du bruit, chez toi ? Dans ton coin où il ne passe jamais personne ? Tu veux rire ?
- Non, non, shérif, je ne ris pas du tout, je vous jure qu’il y a un sacré bruit, la nuit…
Anthony Marden ne put s’empêcher de penser que le vieux Sammy avait tout de même un peu taquiné la bouteille avant de venir le voir.
- Je voudrais savoir, dit soudain Sammy, si quelqu’un a déjà entendu des bruits par chez moi…
Marden le regarda avec curiosité.
- Non, ça je dois dire que tu es le premier à entendre des bruits à l’ancienne gare… Mais, dis donc, de quels bruits s’agit-il ?
Le vieux Sammy se mit presque à pleurnicher :
- Mais c’est ça qui est incroyable, shérif, c’est ça, justement…
- Mais quoi, parle, Bon Dieu, en voilà assez, ça fait un quart d’heure que tu tournes autour du pot, alors, c’est quoi, ces bruits ?
Le vieux Sammy prit son courage à deux mains.
- Des bruits de trains, shérif. Des trains qui passent toute la nuit devant MA gare…
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Re: Le vieux Sammy n'aime pas les trains

Message par Passiflore le Sam 15 Avr - 11:39


L’ancienne gare de Sierra Cruz possédait encore un tronçon de rails. Des rails qui s’étendaient sur une cinquantaine de mètres, juste devant la gare à présent habitée par Sammy Clifford. Au bout de ces cinquante mètres de rails, de part et d’autre, il y avait de l’herbe. Ces rails n’allaient nulle part et ne venaient de nulle part. Il était donc raisonnablement impossible qu’un train pût rouler sur ces rails. Le shérif Marden regarda pensivement le vieux Sammy pendant une longue minute. Sammy avait dû boire un coup de trop, il avait fait un cauchemar, c’était la seule explication possible. En souriant, Marden se leva, tapa gentiment sur l’épaule de Sammy et lui dit :
- Je vais voir cette affaire, mon vieux, pour l’instant, rentre chez toi et repose-toi. Je viendrai te voir.
Sammy salua le shérif, poussa la porte qui s’ouvrit en grinçant et dit sur un ton étrange :
- Je n’aime pas les trains.
Sammy fit quelques courses : du bourbon bien sûr, le journal et des petits oignons dont il était friand. Puis, ayant salué de la main ses amis de comptoir, il reprit lentement le chemin de SA gare. En marchant, Sammy était persuadé que le shérif ne l’avait pas cru. Mais que faire, et maintenant, que penser ? Car maintenant, Sammy savait que personne n’avait jamais entendu de trains depuis que la gare avait été désaffectée. Alors, comment expliquer qu’il avait entendu des trains passer devant la porte de sa maison ? Le soleil se couchait lentement et teintait de rouge le sable du désert. Sammy arriva devant sa maison, regarda si tout était en ordre, jeta un coup d’œil à ses poules, et rentra chez lui. Ce soir-là, il se fit une énorme omelette aux herbes et aux petits oignons dont il ne mangea pas même la moitié. Puis il s’assit sur le vieux rocking-chair qu’il avait acheté par correspondance et lut lentement son journal. La nuit tombait rapidement et il fut obligé d’allumer la lampe qui éclairait ce qui fut jadis la salle d’attente de la gare de Sierra Cruz. Sammy n’avait pas envie d’aller se coucher. Il voulait attendre. Il voulait comprendre. Il voulait voir. Il but un, puis deux, puis trois verres de bourbon. Et, tout doucement, il s’assoupit. Et puis, brutalement, quelque chose le réveilla. Un bruit. Un grondement. Un ronflement qui se rapprochait vite, très vite de lui. Sammy courut jusqu’à la porte, hésita, ouvrit et disparut dans la nuit. Le vacarme était assourdissant. Exactement le bruit que pouvait faire un train en passant devant une gare.

Le shérif Marden claqua la porte de sa voiture, une Oldsmobile bleu ciel, aux portières décorées avec des lettres adhésives formant le mot « POLICE ». Il brancha sa radio, mit en route son gyrophare et reprit la direction de Sierra Cruz. La chaleur le fatiguait, et il avait hâte de se retrouver chez lui pour prendre un bon bain. Soudain, alors qu’il se rapprochait du village, il pensa à Sammy Clifford. Son histoire était décidément incroyable. Marden s’aperçut alors qu’il n’avait pas vu le vieux Sammy de la journée. En souriant, il pensa que le vieux retraité n’avait pas osé se montrer, une fois sa cuite passée. « Bah, je vais aller boire un verre chez lui. » Marden s’arrêta devant la gare et descendit de voiture.
- Hé, Sammy, c’est moi, Marden. Où es-tu ?

Aucun bruit ne se fit entendre dans la vieille gare. Le shérif visita toutes les pièces de la maison, la trouva remarquablement rangée, et finit par conclure que Sammy n’était pas là. Avant de repartir, il décida d’aller jeter un coup d’oeil à cette fameuse voie ferrée, et il sortit sur le derrière de la maison. Le shérif Marden resta pétrifié. Ses yeux refusaient de croire ce qu’il voyait. Sur la portion de rails, vestige de l’ancienne voie ferrée, sur ces rails qui n’allaient nulle part et qui ne venaient de nulle part, était étendu le corps de Sammy Clifford. Et je vous prie de le croire, les rapports de police sont formels : les pieds et la tête du vieux Sammy avaient été sectionnés à l’endroit exact des rails. Et le médecin légiste était catégorique : Sammy Clifford avait été écrasé par un train. L’enquête de police conclut dans ce sens. Et pourtant tout le monde savait qu’aucun train ne passait plus depuis longtemps à Sierra Cruz.

L'INCROYABLE VÉRITÉ


Posté le 19 mars 2015
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