Perdue dans la 4e dimension

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Perdue dans la 4e dimension

Message par Passiflore le Sam 15 Avr - 15:21

Le souvenir de cette expérience que j'eus à l'automne 1934 provoque toujours en moi des frissons d'angoisse. "La Gare" est le nom que je lui ai donnée secrètement, et je me demande ce qu'il me serait arrivé si, éventuellement, je n'en étais pas revenue.
J'étais jeune à l'époque, et je vivais avec l'homme qui allait devenir mon mari. Nous faisions des études de musique, et cet après-midi-là, nous sortions d'un concert. Comme nous avions largement le temps avant d'aller rendre visite à sa famille qui nous avait invités à dîner, nous décidâmes d'aller fouiner dans un magasin de musique qui était juste à côté. Nous empruntâmes l'ascenseur et, une fois dans le magasin, nous nous assîmes pour nous mettre au fait des derniers classements et des sorties littéraires. J'étais en train de feuilleter une revue lorsque Stan, mon fiancé, me toucha du coude en pointant l'horloge; il était temps de partir.

Autant que je me souvienne, nous prîmes de nouveau l'ascenseur. Nous étions tellement serrés les uns contre les autres que je perdis Stan de vue dans la foule. Une fois parvenus, du moins je le croyais, à l'étage principal, je jouai des coudes pour sortir, mais je fus bousculée vers l'intérieur. La porte se referma et nous redescendîmes. Il me semblait entendre mon fiancé m'appeler pendant que l'ascenseur descendait au sous-sol. Finalement, je perçus le bruit sourd et familier qui marquait la limite pour les anciens ascenseurs et la porte s'ouvrit de nouveau. Comme je voulais remonter, je restai à l'intérieur, mais un employé peu aimable ordonna : "Tout le monde descend !"

En sortant de la cage d'ascenseur, je fus surprise de me trouver dans un immense espace, probablement au sous-sol, certainement pas celui d'un immeuble à bureaux du centre-ville. Des boîtes et des caisses étaient entassées un peu partout. Des hommes à la peau grêlée et en sueur poussaient des chariots tandis que d'autres conduisaient des petits engins chargés de coffres et de bagages. J'inspectai les lieux du regard et découvris, dans un coin, un grand escalier de fer, apparemment une sortie de secours. Je m'en approchai, et je crus voir la lumière du jour tout en haut, alors je me dépêchai de monter.
Lorsque je me retrouvai en haut, et j'étais bien au-dessus du sous-sol et en plein jour, j'étais absolument sidérée. Aucune trace de l'immeuble que je venais de quitter. Tout ce qui aurait dû s'y trouver avait disparu. Cet endroit ne présentait rien d'anormal, sauf qu'il m'était tout à fait étranger. J'étais au milieu d'une grande gare ferroviaire !

Des foules de voyageurs se pressaient. Il y avait les panneaux habituels : "Accès aux trains", "Salle d'attente", "Buffet", "Billets". J'étais tellement fascinée par cet environnement que je faillis renverser une pauvre femme. Je m'excusai, mais elle ne m'avait même pas remarquée. Il n'y avait rien pour signaler qu'un train arrivait ou partait, aucun horaire. J'étais curieuse, et c'est peu dire, de savoir où j'étais.
A cet instant, la voix d'un annonceur s'éleva au-dessus du brouhaha pour égrener une longue liste de destinations. Je dois avouer que j'ai toujours eu du mal à comprendre ce que disaient les annonceurs des trains, et je ne saisis pas davantage un mot de son message. En me promenant de-ci de-là, désorientée, je finis par repérer le bureau d'accueil. Il y avait une longue queue et je me plaçai derrière les autres. Le fait de devoir demander où j'étais me faisait me sentir stupide, mais lorsque je me trouvai devant l'employée et lui posai ma question, elle ne sembla aucunement se rendre compte de ma présence. La coupe était pleine et je me dépêchai de partir.

Je marchai le long du mur jusqu'à ce que je voie la pancarte "Accès à la 7e rue" et je sortis à l'air libre. J'ignorais toujours où j'étais. C'était une belle journée, avec un ciel bleu sans nuages, et on aurait pu se croire au milieu de l'été si les feuilles des grands arbres qui longeaient l'avenue n'avaient déjà pris une teinte dorée, écarlate ou orangée. Un nouvel immeuble de brique rouge se dressait en face de la gare. Il ressemblait vaguement à une église. Il y avait du monde dans la rue; les gens que je croisais avaient l'air de bien se porter, ils paraissaient aimables et avaient l'air content. Je souriais à quelques passants, mais je n'eus pour toute réponse que des regards inexpressifs. J'entendais des voix amicales, auxquelles je ne comprenais rien. Cet endroit paraissait tellement normal que c'est tout juste si j'étais effrayée. Mais qui, dans une telle situation, ne serait pas confus et perplexe ?
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Re: Perdue dans la 4e dimension

Message par Passiflore le Sam 15 Avr - 15:41

Me promenant sans but le long des rues, j'aperçus un garçon blond à quelques mètres de moi, probablement un adolescent; il était planté au milieu du trottoir et regardait tout autour de lui. M'approchant de lui, je fis un pas de côté pour pouvoir passer, et juste à ce moment il me fit un sourire éclatant, tendit la main et me toucha le bras, comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Je m'arrêtai et lui rendis son sourire.
Il dit en hésitant : "Je suppose qu'ils vous ont laissée au mauvais arrêt, vous aussi !"
Je compris immédiatement. Quoique fantastique, il nous était arrivé la même chose. Notre mésaventure commune avait créé un lien. Nous marchâmes côte à côte le long de cette grande avenue.
- C'est étrange, dit-il. "J'étais chez moi, en train de jouer au tennis, quand je suis allé au vestiaire pour changer de chaussures. C'est en sortant que je me suis retrouvé dans cette gare."
- Où est-ce que tu habites ? demandai-je.
- Eh bien, à Lincoln, dans le Nebraska, bien sûr.
Il avait l'air surpris.
- Moi, avant ce voyage, j'étais à Chicago ! lui dis-je.
Nous marchions toujours, devisant sur le voyage dans le temps, les téléportations, et autres dimensions spatiales, même si nous en savions très peu. Mais aucun de nous deux ne comprenait pas grand-chose à tout ça et nous ne fûmes pas plus avancés.

Au bout d'un moment, la rue commença à se vider. La route se prolongeait sur une colline et nous fûmes bientôt hors de la ville. Nous étions en pleine nature et au devant de nous, s'étirait un lac, ou un océan, à l'eau d'un bleu profond. C'était une vision rafraîchissante. Nous descendîmes la colline en courant pour atteindre une plage sablonneuse où nous nous adossâmes à un gros rocher pour reprendre haleine. L'endroit était des plus agréables, chaud et frais. Le soleil, qui était à l'horizon, pointait juste au-dessus de l'eau. Nous en déduisîmes que c'était le côté ouest.

Tout en observant le soleil qui baissait, nous aperçûmes un large banc de sable pas très loin, d'où il me semblait entendre des voix. Soudain, j'entendis quelqu'un m'appeler, et comme je m'étais accoutumée à regarder avec le soleil dans les yeux, je reconnus, à ma grande surprise, la soeur de mon fiancé parmi les filles. Avec les autres, elle ne cessait d'agiter la main et de crier. Mon nouvel ami, surexcité, n'arrêtait pas de sauter.
- Mais c'est merveilleux ! dit-il. Peut-être qu'ils représentent une sorte de connexion ou un lien.
Il chercha les mots justes et, tout en causant, il se débarrassa de ses vêtements à l'exception de son maillot de tennis.
- Je vais aller là-bas, s'exclama-t-il. Ils nous voient, ils nous connaissent ! C'est pas loin, et je peux y être en quelques minutes.
Il plongea dans les vagues et se mit à nager. Tout aussi surexcitée, je le regardai s'éloigner. Il nous appelait de temps en temps, tout en continuant de nager. Les silhouettes étaient toujours visibles sur le banc de sable, de même que j'entendais leurs voix.
Mais alors qu'il nageait, il se passa une chose curieuse. Malgré ses efforts, il ne pouvait s'approcher du rivage, qui semblait s'éloigner progressivement. A la fin il changea de direction et revint à son point de départ, où il se laissa tomber sur le sable, complètement découragé. Il n'y avait, je crois, rien à dire; lorsque nous regardâmes à nouveau cette bande de sable, elle avait disparu. Il n'y avait pas de brouillard, pas de brume épaisse, et alors que le soleil était plutôt bas dans le ciel, il faisait encore très clair. La bande de sable avait tout bonnement disparu.

Je n'ai aucune idée de ce que nous aurions pu faire ensuite, car une obscurité soudaine m'enveloppa. J'avais l'impression de flotter dans l'espace et tout de suite après j'étais à nouveau assise sur le tabouret du magasin de musique ! La même revue était étalée devant moi. Une horloge sonnait et les employés remettaient de l'ordre sur les présentoirs, en vue de la fermeture. Je cherchai mon fiancé du regard, sûre de le trouver là, mais ne le vis pas. Je décidai que la meilleure chose à faire était de me rendre directement chez lui. En descendant les escaliers cette fois !
Lorsque j'arrivai à destination, ce fut mon fiancé qui ouvrit la porte. Il faut dire qu'il avait l'air soulagé. Il dit qu'il m'avait perdue dans l'ascenseur. Après en être sorti pour se retrouver à l'étage principal, il avait été incapable de me situer. Croyant que je m'étais arrêtée à un autre étage, il avait attendu un moment avant de se décider, finalement, à rentrer chez lui. Les membres de sa famille étaient déjà dans la salle à manger et nous les rejoignîmes sans discuter. Lorsque j'entrai, je ne fus pas peu surprise de voir la soeur de Stan en compagnie des mêmes personnes qui se trouvaient sur le banc de sable.
Elle dit en souriant : "Nous vous avons vus en ville mais vous étiez tellement absorbés l'un l'autre que vous ne nous avez même pas entendus !"

Myriam Golding, Chicago, Illinois
Septembre 1956
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