Le loup fantôme

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Le loup fantôme

Message par Passiflore le Ven 31 Mar - 21:11

De nos jours encore, l'ouest de l'Angleterre est le royaume de la superstition, de la sorcellerie, de la magie, et de toutes sortes de choses bizarres. La plupart des villages a sa propre Dame grise, son cheval fantôme, et sa sorcière locale.
Le village de Pacham où j'habitais ne faisait pas exception, et souvent, lorsque j'étais enfant, j'écoutais, les yeux écarquillés, les histoires du loup fantôme. Elles racontaient que, certaines nuits, le loup hurlait autour du village, et on pouvait le voir dans la clarté de la lune, bondissant le long du Green Walk qui menait depuis chez moi jusqu'au cottage d'un jardinier en bordure du bois.
L'un des anciens du village, un type jovial nommé Tapp, affirmait que du vivant de son père, le loup avait reçu une balle dans la patte et le jour suivant, on avait vu la vieille Amy Prouse, une sorcière qui habitait le village voisin, marcher en clopinant. Interrogée sur le pourquoi du bandage qui recouvrait sa jambe, elle répondit qu'elle s'était blessée en coupant du bois !
Tapp racontait aussi que, petite fille déjà, on avait vu Amy en train de cueillir des herbes dans les haies. Quand on lui avait demandé pourquoi, elle avait répondu : "Je collecte des victuailles pour les crapauds de ma mère."
Sa mère était considérée comme la dame sage d'Aston, le village voisin. Tapp avait été la voir à cause de ses verrues, et pour sûr elle savait comment s'en débarrasser : avec du suc de couleur orangée, extrait d'une herbe qui pousse en abondance dans le Somerset. Il trouvait que son cottage était un endroit fascinant. Des bouquets d'herbes sèches étaient suspendus aux vieilles poutres en chêne. Des crapauds desséchés, des pots contenant des peaux de serpents réduites en poudre, et des sacs de plumes calcinées garnissaient les étagères. Sur la cheminée, au-dessus d'un foyer large et ouvert, se tenaient de nombreuses et étranges figures d'argile. On pouvait voir, suspendu à l'intérieur même de la cheminée, tellement grande que l'on pouvait y jeter un oeil pour voir le ciel, un assortiment de coeurs d'animaux séchés fichés d'épingles. Le ramoneur du coin en attestait aussi la véracité, étant donné que ces choses mystérieuses étaient enlevées et soigneusement mises de côté pendant qu'il ramonait la cheminée.

Des envoûtements amoureux et des rituels étaient au nombre des étranges activités de la vieille dame. L'un de ces rituels consistait à percer avec une aiguille l'omoplate séchée d'un lapin. Il fallait répéter huit fois l'opération et à chaque fois ce refrain :
Je n'ai pas l'intention de transpercer cet os
Mais par ce moyen, je veux que mon véritable amour pense à moi
Et qu'il ne jouisse ni du repos ni du sommeil
Jusqu'à ce qu'il vienne à moi pour me parler.


À la suite de quoi on jetait cet os dans le feu, dans l'attente fébrile du résultat.
Elle faisait aussi commerce de produits de beauté, et il fallait bien reconnaître qu'elle et sa fille Amy avaient un teint sublime, toujours aussi éclatant malgré les années, et, chose étonnante, sans une ride. Aujourd'hui encore au village, on applique sur le visage un de ces masques qu'elle a concoctés.
Au fil des ans, j'ai interrogé beaucoup de gens au village, et il semblait qu'Amy Prouse et le loup fantôme étaient, d'une certaine manière, liés. Tapp était persuadé qu'elle était capable de se changer en loup lorsque cela lui convenait. Bien sûr, cela faisait longtemps qu'elle était morte, et les raisons pour lesquelles elle prenait l'apparence d'un loup étaient un mystère, mais, d'après beaucoup de gens, elle se changeait bien en animal, et toujours en loup. Ceux qui en avaient été témoins juraient qu'il était tellement puissant qu'il pouvait même traverser la rivière en marchant sur l'eau.
On m'avait raconté que le loup parcourait en bondissant de nombreux miles à travers le pays, par delà les vallées et les vallons, en partant du village d'Aston, où Amy Prouse avait vécu, pour arriver au Green Walk près de chez moi. J'affectionnais tout particulièrement cet endroit de mon jardin. En été, quand il faisait beau, mon ami Tom Turner et moi avions l'habitude d'y passer la nuit. L'endroit était très agréable. Un vaste espace envahi par les herbes, abrité par les branches de chênes, et pas du tout inquiétant. À l'autre bout, se trouvait une vieille bicoque blanchie à la chaux avec un jardin non entretenu, envahi par de hautes herbes. Il était à l'abandon depuis de nombreuses années, car les villageois juraient que l'eau du puits attenant n'était pas bonne. Le rebord du puits était couvert de ronces, et le mécanisme du dessus avait disparu depuis belle lurette.
Le dernier jardinier à avoir habité dans cette bicoque était Ted Prouse, un lointain cousin d'Amy. C'était un gars bizarre et radin, qui vivait seul avec pour seule compagnie Nelly, sa chienne colley. Un soir, cette dernière avait mystérieusement disparu. On ne la retrouva pas, et quelques semaines plus tard, Ted mourut.

Tapp m'avait dit qu'Amy était venue d'Aston pour nettoyer le cottage et emporter le peu de meubles qu'il contenait. Il se souvenait de son père lui parlant de la rage qui s'était emparée d'elle de ne pas trouver d'argent dans la maison, et qu'elle était très ennuyée de n'avoir pu mettre la main sur ce pot d'un litre à trois anses qui lui venait de sa mère.
Un soir d'été de 1912, je buvais un verre avec Tapp et, comme à l'accoutumée, évoquais Amy et sa sorcellerie, lorsque j'émis l'idée, pas si mauvaise d'après moi, de faire du camping au Green Walk. Le temps était au beau, bien qu'un orage semblât se préparer, et qui sait, pensais-je, j'aurais peut-être la chance de voir le loup fantôme. Dès que j'eus fini de boire ma bière, je sortis précipitamment pour aller voir Tom Turner. Il était très content à la perspective de dormir sous la tente pour quelques nuits, et ensemble nous allâmes chercher notre matériel de camping. Nous finîmes par nous installer confortablement pour la nuit, en rabattant vers l'extérieur un côté de la tente. Malgré tout, je ne pouvais pas dormir. Il faisait très chaud, et nous étions à l'étroit. De temps en temps, des éclairs étaient visibles au loin. Des formes gris argenté et noires dansaient sur l'herbe. Non loin de là, un hibou ulula plaintivement.


J'étais couché sur le côté et je regardais par le côté resté ouvert de la tente, lorsque je pris soudainement conscience que quelque chose se déplaçait le long du Green Walk. Ma peau se tendit et mon cuir chevelu fut parcouru de fourmillements. Croyant que je rêvais, je me tournai vers Tom. Il était éveillé lui aussi.
"Tom, regarde", dis-je dans un souffle. "Là, le long de l'allée. Est-ce que ce ne serait pas lui, le loup fantôme ?"
Tom se mit à rire et dit : "Bon Dieu ! J'espère que tu ne crois pas à ces sottises !" Mais en regardant dans la direction que je lui indiquais, la peur lui fit écarquiller les yeux. À cet endroit, s'avançant lentement vers nous et se détachant nettement sur un fond lumineux, il y avait un loup gigantesque. De la salive phosphorescente semblait dégouliner de ses mâchoires. Au fur et à mesure qu'il approchait, une odeur méphitique se répandit dans l'air. Je me mis à réciter à haute voix le Notre Père. Tom ne tarda pas à se joindre à moi. Aux mots de "délivre-nous du mal", il y eut un éclair aveuglant, suivi par un roulement de tonnerre. Au même instant, le loup changea de direction et marcha sur le sentier menant à la maison. Nous pûmes observer une autre silhouette émerger des ronces près de la tête du puits. Elle avait l'aspect macabre d'un vieux colley de couleur grisâtre. Une lutte silencieuse mais des plus horribles s'engagea alors entre le loup et le chien. Ils grognaient, roulaient ensemble et sautaient, tantôt sur la margelle, tantôt autour du puits. À la fin, le loup parut soulever le chien dans les airs, et ce dernier atterrit dans le puits.
Frappés d'horreur, nous vîmes le loup, toujours entouré d'un halo verdâtre, s'éloigner en bondissant vers la chaumière, pour y entrer en traversant la porte.
Un autre éclair mit fin à notre torpeur hébétée. Nous constatâmes que la chaumière avait été foudroyée et qu'elle était déjà la proie des flammes. Le toit de chaume et le bois de construction étaient très secs. Nous enfilâmes à toute vitesse nos pantalons, et courûmes chercher de l'aide. Mais à cette époque, il n'y avait pas de téléphone au village. Lorsque enfin les pompiers arrivèrent, il ne restait plus rien de la maison.

Quelques années plus tard, on construisit un autre cottage non loin du site. On rasa le puits, pour en rebâtir un autre. Pendant les travaux, on découvrit dans une des parois du vieux puits, à l'intérieur d'une niche, un curieux pot d'un litre à trois anses, plein de pièces, ainsi que le squelette de ce qui ressemblait à un colley, que l'on repêcha au fond du puits.
Je n'ai jamais eu le courage de dormir de nouveau sur le Green Walk, histoire de voir si le loup s'y promène toujours.


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