Le chirurgien qui opère au couteau

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Le chirurgien qui opère au couteau

Message par Passiflore le Sam 1 Avr - 18:17

Le 21 août 1963, deux Américains quittent Rio de Janeiro avant le lever du soleil à destination de Congonhas do Campo, une petite ville de mineurs située dans la montagne, dans le sud-est du Brésil. Ils savent que le voyage sera pénible : dix heures de voiture, sous une chaleur écrasante et sur une route mauvaise et dangereuse. L’un, Henry Belk, est un homme d’affaire d’environ cinquante ans. L’autre, aux alentours de la quarantaine, le docteur Henry Puharich, est un médecin remarquable, diplômé de l’université de Northwestern.
Tous deux doivent avoir de solides raisons de s’offrir une pareille randonnée. En vérité, ils n’en ont qu’une et elle semble plutôt discutable : ils souhaitent absolument faire la connaissance d’un individu jouissant d’une réputation fabuleuse, un certain Arigo, paysan pratiquement inculte, qui, depuis 1950, défraye la chronique au Brésil. Qui est cet Arigo ? Un guérisseur, un sorcier ? Un charlatan de plus ? Les deux Américains l’ont d’abord cru et, pour tout dire, ils le croient encore tandis qu’ils roulent prudemment sur les redoutables lacets de la montagne. Toutefois, quelques jours auparavant, ils ont été un peu ébranlés par l’opinion d’un de leurs amis, le médecin brésilien Lauro Neiva, praticien éminent et sérieux entre tous, qui leur a dit :
- Ecoutez, méfiez-vous des histoires abracadabrantes qui circulent au sujet de cet Arigo. Néanmoins, ce qu’il fait est si stupéfiant qu’il mérite la visite. Vous n’oublierez jamais ce que vous verrez chez lui.
A la fin du jour, les Américains arrivent enfin, épuisés, à Congonhas do Campo. Leur premier souci est de se restaurer rapidement puis de se coucher aussitôt. Le lendemain, remis de leurs fatigues, la curiosité plus que jamais éveillée, ils se présentent, flanqués de deux interprètes improvisés, devant ce que la population de la bourgade appelle la « clinique » d’Arigo.
En réalité, il s’agit de la vieille église désaffectée de la ville. A 7 heures du matin près de deux cents personnes se pressent déjà à la porte de cette curieuse « clinique ». Dans cette foule, des gens sont visiblement très malades : un aveugle, un homme affligé d’un goitre énorme et maigre comme un clou, un enfant, livide et se déplaçant en fauteuil roulant. Les deux Américains, mal à l’aise, se mêlent un instant à cette misère humaine pendant que l’un des interprètes pénètre à l’intérieur de la « clinique » afin d’informer le mystérieux Arigo de la présence des étrangers. Le maître du lieu ne fera aucune difficulté pour les recevoir. Ils seront même introduits les premiers. Arigo a quarante ans. C’est un homme solide, au torse puissant, aux bras vigoureux, la peau mate, le regard profond. Il arbore une belle moustache noire. « Que veulent ces étrangers ? Assister à son travail ? Mais bien sûr. Pourquoi ne vient-on pas plus souvent ? » s’interroge Arigo tristement, « cela éviterait bien des rumeurs stupides. » MM. Belk et Puharich peuvent rester tout le temps qu’ils voudront. Ils ne le gênent nullement. Au contraire. M. Puharich ? C’est encore mieux. Arigo ne demande pas autre chose : qu’on le voie à l’œuvre, qu’on le conseille, qu’on prie pour lui et ses malades, pauvres créatures sans un sou, qui n’ont presque rien à manger. D’ailleurs, est-il besoin de préciser que lui, Arigo, soigne gratuitement ceux qui, chaque jour, entrent dans sa clinique ?
Après ces civilités et ces humbles explications, les malades défilent un par un devant ce personnage extraordinaire. Les opérations se passent dans la vaste salle où jadis s’assemblaient les fidèles. Les Américains, juste derrière Arigo, vont assister à un spectacle probablement unique au monde. Ils ne regrettent plus leur pénible voyage. Et le docteur Neiva avait bien raison : ils n’oublieront jamais ce qu’ils vont voir. A chaque malade, Arigo va adresser quelques paroles, toujours les mêmes : s’il guérissait ce serait non grâce à lui mais à Jésus. Puis il ajoute qu’au demeurant et selon lui, peu importent les religions : elles se valent toutes. Cette réflexion emporte l’approbation bruyante de la foule. Ce préambule terminé, Arigo demande aux malades de réciter un Notre Père. Le temps que dure cette prière collective, les Américains craignent la déception : ce guérisseur ne soigne-t-il que par des incantations ? Mais ils ne tarderont pas à être rassurés. Car, à la fin du Notre Père, Arigo s’éloigne et s’isole dans une petite pièce attenante à la salle. Il y reste seul pendant deux ou trois minutes. Et quand il réapparaît, il est quasi méconnaissable. Sa démarche, son ton, son comportement ont changé. C’est maintenant un homme dur, sûr de lui, presque arrogant qui parle. Curieusement, son brésilien est entaché d’un fort accent allemand. Les Américains n’en reviennent pas ! Quelle métamorphose !  Arigo s’avance vers les deux étrangers et leur dit, très autoritaire :
- Il n’y a rien à cacher ici, je suis heureux que vous puissiez le constater.
Puis il les invite à le suivre dans une autre petite pièce qu’il appelle pompeusement « la salle de soins ».  En guise d’équipements, une table, une pancarte portant les mots : « Pense à Jésus. » Et sur la table, un couteau de cuisine. Le vieil aveugle qui était en tête de la file d’attente entre dans la pièce. Alors survint un évènement incroyable. Le voici tel qu’il fut rapporté par les témoins à l’écrivain John Fuller :
« Arigo saisit le couteau de cuisine, dont la lame mesurait une dizaine de centimètres, et l’enfonça sous la paupière de l’œil gauche profondément dans l’orbite, sans que son patient, pourtant parfaitement conscient, eût la moindre réaction. Avec uns stupeur grandissante, Puharich vit le couteau fourrager avec vigueur derrière le globe oculaire qu’il soulevait avec force, presque jusqu’à l’extirper. Pendant ce temps l’opéré ne parut nullement gêné, si ce n’est par une mouche qui se posa sur sa joue et qu’il y chassa négligemment de la main. »
Le médecin américain, malgré ses quinze années d’exercice, était bouleversé. Quant à Belk, il se sentit défaillir, au bord de la nausée. Arigo retira la lame, regarda avec satisfaction la trace de pus qui en maculait la pointe et l’essuya sur sa chemise.
- Ca va aller maintenant, dit-il.
Le docteur Puharich, qui n’en croyait pas ses yeux, suivit l’opéré qui regagnait la sortie et l’examina. Il ne décela ni rougeur, ni irritation, ni saignement.
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Re: Le chirurgien qui opère au couteau

Message par Passiflore le Sam 1 Avr - 18:17

Quand le malade ne justifiait pas une opération, Arigo rédigeait une ordonnance. Mais si se présentait un kyste, une tumeur quelconque, alors il reprenait son couteau de cuisine et l’extirpait avec une dextérité stupéfiante. Vers 11 heures, Arigo déclara close la séance de consultation. Il salua les Américains et s’en fut. A peine sorti de l’église désaffectée, il retrouva son allure et son accent de paysan montagnard brésilien.
Belk et Puharich rentrèrent à l’hôtel désorientés. Ils voulaient savoir ? Eh bien, ils savaient maintenant. Ils voulaient voir ? Eh bien, ils avaient vu. Désormais ils se débattraient dans des problèmes inextricables, eux, les Occidentaux civilisés et sceptiques. Qui les croirait ? Ils en discutèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit. Une idée leur vint : faire venir à Congonhas do Campo un ami journaliste de Sao Paulo, muni de sa caméra. Ainsi pourrait-on produire des preuves aux Etats-Unis. Ce journaliste, Jorge Rizzini, ne se fit pas prier. Il arriva le lendemain, installa sa caméra dans la « salle de soins » et filma toutes les opérations. Mais le docteur Puharich voulut davantage que des films. L’idéal eût été de financer une véritable expédition médicale à Congonhas. Mais où trouver l’argent ? Soudain, le médecin américain eut une idée. Comme il se grattait machinalement le bras, il lui revint à l’esprit qu’il avait une tumeur sous-cutanée bénigne à la face interne du coude droit. Pourquoi ne se ferait-il pas opérer ? Ne serait-ce point la preuve irréfutable qu’il n’avait pas rêvé ce qu’il avait vu ?
Certes, il courait des risques. Il pesa longuement le pour et le contre et, passant outre les objurgations de son ami Belk, décida de se faire opérer le lendemain par Arigo. Celui-ci ne s’émut guère. Il comprit la raison de cette subite décision et prit le parti d’en rire gentiment. Il se montra même malicieux. Cette fois, il ne se servit pas de son couteau de cuisine mais demanda à la foule qui attendait si, parmi elle, quelqu’un n’aurait pas à lui prêter un de ces bons couteaux de poche brésiliens. Avant l’opération, il dit :
- Le savant américain est courageux. Je vais montrer à ce matérialiste ce que faire un esprit. Relevez votre manche, docteur.
Fuller raconte : « Puharich jeta un coup d’œil vers Rizzini pour s’assurer qu’il était prêt à filmer. Puis il se raidit en attendant l’incision. Il voulut regarder mais le guérisseur lui enjoignit de tourner la tête. Moins de dix secondes plus tard, il sentit qu’on lui glissait quelque chose dans la main : c’était un morceau de chair. Son bras présentait une petite entaille d’un centimètre d’où sourdait un tout petit peu de sang. La protubérance avait disparu. Il constatait sans pouvoir y croire qu’il n’avait rien ressenti d’autre qu’un léger attouchement. Ses compagnons lui indiquèrent qu’Arigo avait pratiqué l’incision en un éclair et extrait la tumeur avec ses doigts, et que ni la peau ni le couteau n’avaient été nettoyés ou désinfectés. »
Le docteur Puharich prit évidemment des photos de son bras juste après l’opération, puis de sa cicatrice absolument parfaite. Il restait maintenant à affronter le monde civilisé avec les films et les photos. La réputation d’Arigo franchit les frontières du Brésil. L’église le fit condamner. Mais le président Kubitschek le gracia. Ses exploits sont inouïs. A l’aide d’un couteau et de ses seules mains, ne dit-on pas qu’il enleva à une jeune femme mourante un cancer à l’utérus ! Et que celle-ci retrouva la santé ! Il assura qu’il n’était que la main d’un esprit, celui d’un certain Dr Fritz, mort pendant la Première Guerre mondiale, qui, ayant de son vivant commis beaucoup d’erreurs chirurgicales, était condamné à les réparer et à atteindre la perfection. Et que, pour remplir cette tâche, il lui fallait un médium. Lui, Arigo, travaillait donc comme un automate. Il n’était que la main, l’instrument de cet esprit.
Arigo rédigea aussi des ordonnances fort complexes dépassant de loin les connaissances médicales et pharmaceutiques des citoyens ordinaires. Où aurait-il appris tout cela ? De nombreux médecins vérifièrent la sûreté de son diagnostic. On lui présenta des malades ayant fait l’objet d’examens préalables, il indiqua leur maladie. Les aréopages stupéfaits ne surent que penser. Aujourd’hui, les documents que l’on doit au docteur Puharich plongent dans l’embarras les spécialistes. Arigo mourut le 11 janvier 1971 dans un accident de voiture qu’il avait prédit longtemps à l’avance. Nul n’a jamais pu établir une quelconque imposture. Le mystère de ce « chirurgien au couteau de cuisine » demeure entier. À chaque citoyen de se faire une opinion. Mais, jusqu’à preuve du contraire, il reste préférable de se faire opérer dans un bon hôpital.
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